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André Gide: Le plus grand bonheur après qu'Aimer est de confesser son Amour...... pour sa passion. Mon aire de repos : un temps de pause, des pensées, des écrits (scolaires ou non), du ciné, des livres… I’m lovin’ it !

mardi 26 avril 2011

Commentaire, Remarque 74 "De la Cour", La Bruyère

 

cour

 

LA BRUYERE, auteur des Caractères édités entre 1688 et 1696 écrit dans sa Préface la très connue citation : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté ; j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage ; il est juste que, l'ayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont je suis capable, et qu'il en mérite de moi, je lui en fasse la restitution ». Se donnant comme projet de rester le plus fidèle possible à cette vérité qu'il peint « d'après nature » il dresse un véritable parcours social de son temps (mais aussi du notre tant ses caractères restent actuels). Un fragment de ce parcours est celui débutant par le chapitre « De la ville » et gagnant celui « Des Grands » en passant par « De la Cour ». La remarque 74, extraite de ce dernier se donne à voir à la fois comme un véritable pays semblant vivre en autarcie et un tableau exhaustif des mœurs. En quoi, par cette peinture d'une « région » ayant la prétention d'être étrangère au narrateur, LA BRUYERE démystifie-t-il la vie à la Cour ? La peinture d'une scénographie sociale où priment les apparences et l'absence de mœurs introduira notre propos. Ce constat nous permettra de réfléchir ensuite à la satire que cela suggère, notamment en ce qui concerne une adoration voire une dévotion détournée. Enfin nous pointerons du doigt la stratégie épigrammatique du moraliste notamment à travers le processus d'anamorphose inhérent à l'écriture burlesque.

 

I. Une scénographie sociale

 

1. Le théâtre du monde : le défilé d'une société privilégiée

 

Le chapitre « De la Cour », précédé par « De la ville » et suivi par « Des Grands » s'inscrit dans un réel parcours social, « d'après nature », traversé par toutes sortes d'Hommes. Véritable scénographie sociale à elle seule, la remarque 74 s'inscrit dans cette optique puisque l'on croirait assister au défilé d'une société privilégiée ; Bérangère Parmentier, dans Le Siècle des moralistes parle même d' « une anthropologie des caractères ». En effet, l'on peut lire pour commencer qu'il est question de « vieillards », puis de « jeunes gens », de « femmes », de ceux que LA BRUYERE appelle « les Grands », du roi (aussi nommé « le Prince ») et même « Dieu ». Il est intéressant de remarquer la binarité antithétique de ce relevé : les vieillards s'opposent aux jeunes gens, les hommes aux femmes et enfin les « petits » aux Grands, comme si LA BRUYERE représentait là en miniature une pyramide sociale partant d'un groupe d'individus à un ensemble soumis à leur roi. De plus on observe la dynamique du fragmentaire de LA BRUYERE : les « vieillards » occupent la scène sur les deux premières lignes, les jeunes gens de la ligne 2 à la 11, les femmes de la 11 à la 18... Ainsi tous traversent cette remarque, un peu à l'image d'acteurs montant sur scène. L'on constate que tout comme sur les planches de théâtre, les personnages, fondus dans des catégories définies «s'assemblent tous les jours à une certaine heure » et entrent en scène, jouent leur rôle, puis se retirent quand ils l'ont terminé. Ceci n'est pas sans rappeler L’Éloge de la folie d’Érasme lorsqu'au chapitre XXIX il écrit : « Or toute la vie des mortels n'est rien d'autre qu'une pièce de théâtre où chacun entre à son tour en scène masqué jusqu'à ce que le régisseur l'invite à sortir du plateau». Ce constat peut nous permettre d'introduire dès maintenant le topos baroque du theatrum mundi suggéré par ces êtres qui semblent tous jouer un rôle sur la grande scène du monde créant ainsi une œuvre dont LA BRUYERE serait le démiurge, un peu à la manière du « Je tiens ce monde pour ce qu'il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle » de Shakespeare (dans Le Marchand de Venise).

 

2. La primauté des apparences

 

Cette considération des caractères en tant qu'acteurs invite à penser la théâtralité comme centrale dans cette remarque. Et de facto les caractères évoluent dans un contexte où règnent le masque et les apparences, vivement désapprouvés par LA BRUYERE. On pourra se pencher pour commencer sur les femmes qui ont  « coutume […] de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules […] comme si elles craignaient de ne pas se montrer assez». Cela n'est pas sans rappeler par exemple la remarque 8 du chapitre « Des femmes » où Lise mettait « du rouge sur son visage et pla[çait] des mouches », comme si elle se déguisait avant de monter sur scène, de rejoindre le théâtre mondain. LA BRUYERE parle même « d'artifices » et n'hésite pas à déplorer cette coquetterie excessive : « Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles ». La présence du moraliste n'est pas grammaticale mais se donne à voir par le choix de termes tels que « précipite[r] le déclin », « elles croient », les femmes coquettes ne voient pas la réalité alors que l’œil exercé du moraliste en a conscience. Enfin il achève cette peinture satirique par ce que l'on pourrait appeler un sarcasme (figure de style s'inscrivant dans le cadre de l'ironie et consistant à adopter un ton impassible et faussement détaché) : «  comme si elles craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire ». Mais les femmes, bien trop coquettes, ne sont pas les seules à user d'artifices pour se mettre en avant puisque lorsque LA BRUYERE glose les habitants de cette « région » en « ceux qui habitent cette contrée », il poursuit par la dissimulation des hommes : « [ils] ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête : il descend à la moitié du corps, change les traits, et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage ». Par la description de cette « physionomie confuse », par le port de perruque l'on peut lire comme un habit théâtral, une parure. Et de fait, un peu à l'image des gravures de Jean Dieu de Saint-Jean, la mode est présentée non seulement comme un phénomène vestimentaire, mais aussi comme un jeu d’attitudes, une série de pantomimes (« change les traits ») étroitement associées au lieu où elles s’exercent et par tant d'artifices l'on ne reconnaît même plus qui se trouve sous ces « masques ». LA BRUYERE le redira lui-même, dans l'édition IV, à la remarque 3 de ce chapitre : «Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde ; de même, qui peut définir la Cour ? ». L'apparence, notamment physique, est importante mais elle se donne aussi à voir lors de la cérémonie qui a lieu « tous les jours à une certaine heure » avec la récurrence de ce qui paraît : « paraissent debout », « ils semblent avoir », « ce peuple paraît ».

 

3. La peinture des mœurs ou celle de leur absence

 

Cependant LA BRUYERE ne se contente pas de dresser le portrait physique des habitants de cette contrée puisqu'il en dépeint aussi les mœurs dans un tableau « profondément pessimiste » comme l'a remarqué Emmanuel Bury dans L'Introduction des Caractères. Bernard ROUKHOMOVSKY, dans L'Esthétique de La Bruyère parle pour sa part d'une « poétique de la difformité » glosant une galerie de personnages monstrueux dignes de l'univers forain selon une transposition de leur monstruosité morale. Et de fait, si cette remarque commence par des « vieillards » « galants, polis et civils », ce sont bien là les seuls à bénéficier d'une vision plutôt clémente. On pourra être sensible à la locution « au contraire » marquant la rupture réelle entre un monde qui serait celui des qualités/vertus donc de l'éducation et celui, beaucoup plus étoffé des défauts/passions vicieuses, de la débauche (souvenons-nous à ce titre que Théophraste n'a dressé que ce dernier type de passions sans chercher à l'équilibrer avec la vertu). L'on se trouve donc face aux travers inhérents à la société, la société jeune premièrement avec des «  jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse [qui] se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir ; [qui] leur préfèrent des repas, des viandes, et des amours ridicules ». Les torts semblent donc nombreux, l'on pourra comprendre ici des préférences toujours mal choisies, ou des attitudes non recommandées/ recommandables. Par exemple, alors que l'on sait que les femmes pouvaient permettre certaines faveurs dans la société ces jeunes gens y préfèrent la nourriture et même peut-être les autres hommes comme le laisse suggérer « les amours ridicules » (dans l'édition des Caractères de Marcel Jouhandeau, ce dernier écrit à ce propos : « Si l'on tient compte des mœurs de Versailles, elles semblent presque certainement des mœurs homosexuelles »). Et ce n'est pas tout puisqu'à cette débauche s'ajoute le goût excessif pour la boisson. LA BRUYERE est habile car doublement insistant : il utilise d'abord la litote (figure stylistique consistant à dire peu pour suggérer beaucoup ; souvent à la forme négative) « Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin » laissant penser qu'ils font plus que consommer du vin ou qu'ils en consomment à outrance et par la suite l'auteur n'est plus dans l'atténuation du propos puisqu'il l'illustre en le détaillant : « l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide ; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes ». Enfin, véritable trait d'ironie, ce qui était litote devient tout à son contraire hyperbolique : « il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte ». En effet LA BRUYERE réalise un véritable jeu de mot sur les « eaux-de-vie » et l'« eau forte » qui ne se boit pas du tout mais qui est un procédé de gravure sur une plaque métallique à l'aide d'un mordant chimique. Ainsi par ce procédé l'auteur des Caractères illustre la tendance à l'exagération de ceux qu'il blâme et là où l'on pouvait croire à un tableau des mœurs il s'avère qu'en réalité c'était celui de l'absence de mœurs.

 

Ainsi LA BRUYERE, dans cette première partie concernant des groupes d'individus classés par âge ou par sexe réalise une réelle scénographie sociale, ou « une anthropologie des caractères » comme l'a écrit Bérangère Parmentier où priment les apparences et l'absence de mœurs. Mais la satire ne s'arrête pas là et habilement l'on passe des groupes d'individus à un ensemble soumis au roi, toujours suivant ce principe de pyramide sociale.

 

II. Satire d'une dévotion mal dirigée

 

1. Le culte de soi

 

Si l'on a déjà décrit la primauté des apparences et l'attention que les femmes mettaient à se rendre belles ou les hommes à se dissimuler et la satire faite par LA BRUYERE il est de rigueur de se concentrer sur ce que cela implique réellement. En effet ces individus masculins ou féminins semblent être véritablement passionnés par leur apparence et cette passion n'est pas sans nous renvoyer sensiblement à ERASME dans L’Éloge de la passion dans le sens où la passion et la folie peuvent aisément s'unir. Et de fait la Philautie, cet amour de soi-même semble omniprésent dans la première partie de notre remarque. Notons que cette passion de plaire c'est aussi ce miroir de vanité tel qu'a pu le décrire Michel FOUCAULT, ce miroir qui permet de s'adorer tel que l'on se rêve, ce miroir fonctionnant comme un emblème de la folie à travers un amour démesuré de soi. Étudions maintenant ce qu'implique la satire de LA BRUYERE à la lumière de la seconde partie de la remarque commençant (l.24) par « Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur Roi ». De prime abord cette dernière se place dans un contexte plus dévot que théâtral comme l'indique ce champ sémantique : « Dieu, église, autel, prêtre, saints, sacrés, saints mystères ». Ce relevé peut se conclure sur le verbe « adorer » qui suggère la notion d'idole. Fort de ce constat il semblerait donc que dans la première partie hommes et femmes se soient créés des idoles : eux-mêmes. L'idole s'oppose au Dieu chrétien et sachant que LA BRUYERE avait la postulation d'un catholique convaincu, peut-être sommes nous de facto invités à penser que le moraliste avait autant pour but dans cette première partie de charger les groupes d'individus que de s'en servir pour aborder le sujet de la chrétienté. Ainsi il semble que l'auteur invite à un retour à Dieu et à ne pas se perdre dans sa propre contemplation.

 

2. Le culte du roi

 

Mais l'amour de Dieu est une fois de plus détournée dans la seconde partie de la remarque (selon le découpage effectué précédemment) puisque LA BRUYERE dépeint habilement ce qui pourrait se résumer par une 'dévotion détournée'. En effet, alors qu'il commence par un « Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur Roi » où le Dieu précède le roi et où tous deux semblent distincts, une confusion entre les deux se dessine très vite. Le vocabulaire est d'abord volontairement approximatif et distancié : «  les grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église » mais dès la suite de la phrase, et par la simple tournure « leur Dieu » dans « il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu » l'on voit que le roi s'est substitué au Dieu, et cette majuscule à « Dieu » est particulièrement représentative puisqu'elle est propre à la religion monothéiste. En effet, les polythéistes écrivent « dieux » avec une minuscule là où les monothéistes l'écrivent avec une majuscule puisqu'il est unique. Ainsi le roi semble avoir évincé totalement le Dieu véritable puisque non seulement il lui prend son nom mais en plus son culte. Et de fait l'on peut lire le déroulement d'une cérémonie religieuse habituelle avec : « un prêtre [qui] célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables ». Seulement, et c'est en cela que l'on s'écarte des 'conventions' de la cérémonie religieuse puisque les grands sont loin d'être tournés vers Dieu. Nous pouvons noter à ce titre que LA BRUYERE s'est appliqué dans le choix de ses tournures quant il écrit « leur Dieu, leur Roi », « un temple qu'ils nomment », « des mystères qu'ils appellent », insérant ainsi les « grands de la nation » dans un culte qui leur est tout spécifique. En effet, encore une fois, trace de la plume aiguisée de l'auteur, on peut lire, comme une petite pointe que « les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi […] et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqués». Le détachement avec lequel LA BRUYERE écrit ce fragment de phrase se rapproche une fois de plus du sarcasme que nous avons déjà défini. En effet, en filigrane se dessine l'opposition entre naturel et ce qui ne l'est pas sauf qu'ici le moraliste renverse cette situation en rendant naturel et logique le fait de tourner le dos à Dieu pour offrir son visage au prince : « car ce peuple paraît adorer le prince ». Ainsi l'on peut lire, après celui des hommes et des femmes, le détournement profane de l'amour de Dieu par les « grands ».

 

3. Les rapports de subordination volontaire

 

Il est intéressant de constater que cette dévotion détournée est créatrice, dans cette contrée, d' « une espèce de subordination ». L'on avait noté d'emblée la pyramide sociale partant de groupes d'individus tels que les « vieillards », les « jeunes gens », les « femmes » et se terminant par les « grands » et le roi. LA BRUYERE, par la séparation entre les « peuples » et les « grands de la nation » semblent laisser entendre par ce « grands » déjà une certaine domination : les grands s'opposant aux autres, donc par extension aux 'petits'. Mais avec la seconde partie de la remarque l'on voit le proverbe 'les grands sont toujours les petits de quelqu'un' s'illustrer. En effet, là où ils pourraient vouer un culte un Dieu, les grands préfèrent se tourner vers leur prince « que l'on voit à genoux sur une tribune » alors que ce dernier, pour sa part, est tourné vers Dieu : « On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination ; car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu ». Ainsi il y a comme une relation triangulaire entre Dieu, le roi et les grands mais elle n'est pas conventionnelle puisque la 'pieuse soumission' n'est pas inhérente à tous, les grands ayant oublié (ou rejeté) Dieu (comprenons pour leur intérêt ; on pourra aussi se référer au chapitre « Des Grands ») au profit de leur roi ayant pris la place de Dieu . La soumission au roi semble totale là où celle des 'petits' aux grands n'était qu'implicite (ceci en se référant exclusivement à cette remarque, sinon l'on pourra être sensible au contexte direct de cette remarque, qui était précédée, dans la première édition par la 72 : « De tous ceux qui s'empressent auprès des Grands et qui leur font la cour... ». En effet ici l'on peut lire ce rapport de subordination beaucoup plus clairement). De manière explicite LA BRUYERE réalise, par le grotesque de la situation, par cette 'histoire' de dévotion détournée, une satire de la monarchie et certainement du 'roi divin'. Notons aussi, en prolongation, que les différentes catégories de la population défilant nous avait permis de faire un rapprochement avec le théâtre du monde, mais là où le lecteur pouvait placer LA BRUYERE comme démiurge, LA BRUYERE lui-même met le roi à sa place. Il se joue ainsi de la notion-même du theatrum mundi qui veut que les êtres jouant un rôle soient des genres de pantins dont les ficelles seraient tirées par le grand horloger, figure double de l'auteur mais aussi et surtout de Dieu. Les rapports de subordination sont donc omniprésents dans cette remarque et l'on pourra être sensible au fait que l'on retrouve dans ce chapitre (et dans la première édition) d'autres remarques allant dans ce sens, comme la numéro 12 : « Les hommes veulent être esclaves quelque part... » ou bien encore la 67 : « Un noble […] s'il vit à la Cour, il est protégé, mais il est esclave... ».

 

Ainsi, après la peinture et la satire des 'petits', ou tout du moins de ceux n'étant pas des « grands de la nation », LA BRUYERE a exercé son esprit pour établir la satire d'une dévotion détournée à travers le culte de soi et celui du roi. Pour aller plus loin et bien que nous ayons déjà noté quelques points de la stratégie du moraliste il convient de s'interroger sur la stratégie utilisée dans sa globalité.

 

 

III. Une remarque épigrammatique

 

1. Une utopie renversée

 

Les remarques de LA BRUYERE s'illustrent par leur portée figurative (comme il l'est le cas pour les portraits) ou leur portée réflexive comme l'on peut le constater ici. Parfois les remarques fonctionnent en série et associent ces deux portées en une figure emblématique en deux temps, d'autres fois la remarque fonctionne pleinement seule et en ce cas, comme on peut le constater à la lecture de cette remarque l'on a une remarque épigrammatique, fonctionnant en deux temps elle aussi : d'abord l'exposition puis la pointe. Il est de rigueur de se pencher sur l'exposition. LA BRUYERE place sa remarque dans « une région » dont on parle ou bien encore « une contrée » ou « un pays ». Ayant déjà réalisé une distanciation face aux grands qui avaient « leur Dieu et leur Roi » et qui nommaient un temple église, l'auteur en réalise une seconde par ce choix de termes vagues, tout comme la situation géographique finale peut paraître étrange. De même il spécifie des « chez eux », « ceux » ou bien encore « ces peuples » se plaçant ainsi en tant que narrateur extérieur (et nous avons déjà soulevé que le 'je' n'apparaissait pas grammaticalement, alors que le « on » de non personne se donne à voir à quatre reprises). La note de bas de page concernant le substantif « région » nous permet même d'aller plus loin en ne considérant pas seulement un narrateur extérieur mais un narrateur étranger : « Ce regard d'un voyageur lointain sur ce qui est familier, qui sera le procédé des Lettres persanes de MONTESQUIEU, renverse la démarche traditionnelle de l'utopie, qui fonde une vision sociale sur la découverte d'un pays lointain... ». Nous sommes donc face à une utopie renversée et comme l'écrit Bérangère Parmentier, dans Le Siècle des moralistes à une « fausse relation de voyage ».

 

2. La chute par révélation

 

Déjà le « regard d'un voyageur lointain sur ce qui est familier » de la note liminaire suggérait que cette « région » dont LA BRUYERE nous parlait n'était pas si inconnue que cela. Et en effet, la pointe, cette seconde partie de la remarque épigrammatique vient confirmer cette idée : « Les gens du pays le nomment***; il est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons ». Ces astérisques pourraient à première vue apparaître comme de la timidité mais LA BRUYERE, qui peint « d'après nature » n'est pas dans la dissimulation et l'on peut donc les interpréter comme si l'auteur estimait que son exposition avait déjà tout dit et qu'il n'était même pas nécessaire de nommer ce « le ». En accord avec cette idée nous pouvons noter la position non intuitive pour le lecteur contemporain de ce pronom. Le réflexe, en lisant une situation géographique invite à penser un lieu et en effet l'on recherche dans notre texte ce que nomment « les gens du pays », et l'on retrouve parsemant le texte ce « région » ou bien encore « contrée », que des termes féminins : ainsi, pointe attendue mais retardée, ce « le » correspondait au « pays » de l'utopie détournée. La situation géographique qui suit indique Versailles très certainement. Ainsi, ce pays était Versailles. Notons que déjà à la remarque 9 du même chapitre la Cour était déjà comparée à une terre inconnue : « Il faut qu'un honnête homme ait tâté de la Cour ; il découvre en y entrant comme un nouveau monde qui lui était inconnu... ». Nous pouvons remarquer que FONTENELLE adoptera une stratégie similaire en 1742 dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes, avec la fable des abeilles lorsqu'il commençait par : « Il y a dans une planète, que je ne vous nommerai pas encore... ». Il est intéressant de constater que les deux cas se rapprochent par le choix du modèle : le macrocosme des planètes pour FONTENELLE là où ce n'était en réalité que la vie des abeilles, les habitants d'un pays là où ce ne sont que des personnes (de passage le plus souvent) de la Cour.

 

3. La rétro lecture : une esthétique de l'anamorphose

 

En terminant sa remarque en annonçant que cette « région » n'était autre que Versailles LA BRUYERE, tout comme FONTENELLE après lui, invite à ce que l'on pourrait appeler une 'rétro lecture' par un processus d'anamorphose. En réalité le défilé d'une société obnubilée par le paraître et aux nombreux travers n'était autre que celui des gens de la Cour, ces personnes à la dévotion outrée et caricaturale les grands entourant Louis XIV, toute la société de la Cour se trouve donc englobée par la condamnation de l'irréligion. Ainsi la pointe de LA BRUYERE ayant invité le lecteur à porter un autre regard sur la remarque inscrit cette dernière dans le cadre du burlesque : le moraliste, dans un style ironique voire sarcastique a abordé un thème noble celui de la religion. Louis VAN DELFT, dans La Bruyère et le burlesque, parle du burlesque comme d'une vocation morale qui « convie à un autre regard ». LA BRUYERE invite à ce propos son lecteur à ne pas se limiter à cette première lecture lorsqu'il écrit dans « Des Jugements » à la remarque 27 qu' « il ne faut pas juger des hommes comme d'un tableau ou d'une figure sur une seule première vue ». Dans la prolongation de cette idée, Bernard ROUKHOMOVSKY, dans L'Esthétique de La Bruyère cite MARMONTEL : « le but moral [du burlesque] est de faire voir que tous les objets ont deux faces ». A cette image la remarque 74 du chapitre « De la Cour » a elle aussi deux faces : celle de la première lecture qui donne à voir un pays où les coutumes sont bien curieuses et celle de la seconde, celle qui démasque et qui se révèle être une satire de la Cour, dans son irréligion et dans les rapports de subordination volontaire y régnant. LA BRUYERE, comme dans l'un des aspects du « Carnaval perpétuel » édité par Nicolas Guérard, semble jouer le rôle du temps en levant un à un les masques innombrables portés par les Hommes. Cette entreprise peut, de concert avec P. SOLER, être considérée comme une «entreprise de détronisation » dans l'esprit de celui qui lit cette remarque des apparences et des grands.

 

Ainsi cette remarque épigrammatique s'appuie sur une utopie renversée dont la chute invite à une rétro lecture emmenant à penser, par un processus d'anamorphose, le burlesque de l'Homme, qu'il soit petit ou grand.

 

En conclusion la remarque 74 du chapitre « De la cour » trace le parcours du moraliste allant du défilé des travers d'un moment au soulèvement des masques par les jeux d'une écriture burlesque. L’œil aiguisé de LA BRUYERE permet le passage de la mystification à la démystification et par un processus de lecture plurielle invite le lecteur du XVIIe mais aussi le lecteur de toujours à s'interroger sur son temps et ses mœurs. Nous terminerons notre propos par une référence à Louis VAN DELFT qui souligne la double postulation de LA BRUYERE, entre celle, théocentrée d'un catholique convaincu et celle d'un laïc sensible à une comédie humaine et profane.

 

 

 

 

 

 

Posté par MelanieBP à 13:26:00 - ღ0ღ. LETTRES MODERNES - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    college Thesis writing

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    Posté par college Thesis, lundi 2 mai 2011 à 09:06:40

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