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André Gide: "Le plus grand bonheur après qu'Aimer est de confesser son Amour..."... pour sa passion. Mon aire de repos : un temps de pause, des pensées, des écrits (scolaires ou non), du ciné, des livres… I’m lovin’ it !

dimanche 8 novembre 2009

L’adolescence Clémentine, Clément Marot, Rondeau LC, commentaire linéaire

                        XVIème  siècle, 1532, Clément Marot publie L’adolescence clémentine.  Se jouant de divers genres entre complaintes, épîtres, épitaphes, épigrammes, élégies, ballades, Marot relie avec la tradition et la forme médiévale qu’est le rondeau. Digne héritier de son père Jean Marot l’un des Grands Rhétoriqueurs, Clément est cependant bien éloigné du simple exercice de jeunesse que le titre de l’œuvre aurait pu laisser soupçonner. Le Rondeau LV, dédié à Anne d’Alençon, nièce de ses protecteurs, double en raison de ses quinze vers, laudatif en raison de ses mots, plus qu’une pâle imitation de formes fixes tend à une évolution vers une forme nouvelle et plus libre. Comment, à travers cette ronde, Marot, inspiré de la principale muse des enfants d’Apollon fait-il renaître le poète de ses cendres ?

Nous étudierons ce rondeau ainsi que sa modernité, à travers l’image du phœnix nous illustrerons la sortie des ténèbres d’un homme, enfin nous noterons la fureur et le lyrisme animant cette évolution.  

                        Au Moyen Age le rondeau, ce poème bref, était dit simple et se composait de sept ou huit vers construits sur deux rimes, le rentrement, quant à lui, apparaissait au début et à la fin et le quatrième vers reprenait le premier. Ce rondeau était celui rencontré dans Le Roman de la rose par exemple.

            Puis il a évolué en s’allongeant, comme c’est le cas ici puisque le rondeau LV est désormais constitué de quinze vers, ce qui en fait un rondeau double. Et vers le XVème siècle le rondeau à forme fixe du Moyen Age a cédé la place à une plus moderne, pour un rondeau en décasyllabes « Trop plus qu’en autre en moi s’est arrêté » (v.1) composé de deux quintils encadrant un tercet, le rentrement serait de quatre syllabes. « Trop plus qu’en autre », reprenant jusqu’à la césure le premier vers, est ainsi répété à trois fois dans le rondeau, à la fin du tercet ainsi qu’à celle du quintil final. Il est à noter que l’on ne tient compte du rentrement pour ce qui est du nombre de vers par strophe, ni pour les rimes.

            Le travail sur le rythme et les sonorités est cependant resté très important comme en témoigne le système des deux rimes en ‘’ ou ‘esse’ en chaque fin de vers. Le rondeau moderne, de genre mondain et raffiné, plus libre par ses exigences se devait tout de même d’être à la fois ingénieux et beau.

            Selon Sébillet, dans son Art poétique, le rondeau est ainsi nommé en raison de sa forme, « après avoir discouru toute la circonférence, on rentre toujours au premier point duquel le discours avait commencé ». Cette forme ronde est doublement rappelée dans le poème même par le signifié (rime en ‘onde’) et le signifiant du nom « Monde » (v.5). Une fois que « tout est dit », on retourne au premier hémistiche pris à son commencement. Le rentrement entraîne plus de vivacité mais aussi une sorte de « suspens dilatatoire ». Entre chaque strophe, une pause, le rentrement change de sens et « appelle dans l’esprit du lecteur des échos deux fois renouvelés ».

            De même que les rimes plates qui semblent continuellement fraterniser : les deux vers premiers de chaque quintils en ‘’, le tiers et le quart de même en ‘esse’ et enfin le cinquième vers symbolisant avec les deux premiers pour ce qui est des quintils, et les rimes consonantes aux trois premiers vers du premiers couplet pour le tercet. Ces rimes forment à elles-seules une sorte de ronde où chacune donnerait la main à l’autre, rappelant qu’avant sa prise d’autonomie le rondeau était associé à la danse et à la musique.

            Jacques Peletier avait signalé que dans chaque couplet « la sentence devait être accomplie ». Ne laissant pas de vers traînant, chaque strophe illustre un thème qui n’est pas sans rappeler le cycle de la vie, de « mort » (v.5) à « vivre » (v.7). Cycle valable pour l’homme mais aussi pour les saisons «  hiver, et été » (v.2). Ce rondeau est donc bouclé et ouvert car l’on peut rajouter le rentrement tout en gardant le sens parfait.

« Rondeau, où toute aigreur abonde,

Va voir la douceur de ce Monde :

Telle douceur t’adoucira,

Et ton aigreur ne l’aigrira. »

            A la différence des autres rondeaux, celui-ci est précédé d’un quatrain liminaire. Marot, qui reprend une forme plus ancienne d’écriture semble insister sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’une pâle imitation, ni même peut-être d’un « simple exercice de jeunesse » comme l’aura dit Sébillet, mais d’une véritable œuvre personnelle. Ne se présentant pas en décasyllabes comme le reste du rondeau cette suscription fonctionne cependant sur deux rimes dont la fameuse en ‘onde’ et est très riche de par son contenu. En effet, on remarque une abondance de dérivations, cette figure de style concernant des mots ayant le même radical mais changeant de nature avec « aigreur / aigrira », « douceur / adoucira ». De plus l’antithèse entre douceur et aigreur est très entretenue par un réseau croisé mais aussi par une lecture verticale « aigrira » rimant avec « adoucira ».

            Si l’on se réfère au rondeau parfait de Marot où chaque vers du premier couplet était ensuite repris pour commencement de chacune des strophes, on peut voir en ce quatrain quelque ressemblance, non pas de forme mais de fond.

En effet, le premier vers « rondeau, où toute aigreur abonde » serait une parfaite introduction du premier couplet. L’aigreur dans le sens de ce qui marque figurément ce qui déplait voire offense, est très présente dans les cinq premiers vers. On voit très certainement une disposition d’esprit sombre, et un certain aigre reflet de tromperie avec « fraude, haine, vice » (v.3). Ensuite «Va voir la douceur de ce Monde » n’est pas sans annoncer le retour à la vie du tercet. Et enfin « Telle douceur t’adoucira, /Et ton aigreur ne l’aigrira. » marque le bel enthousiasme régnant au dernier quintil.

                        En quoi cette évolution du rondeau retrouve-t-elle son reflet dans son contenu, à savoir l’évolution d’un homme ?

« Trop plus qu’en autre, en moi s’est arrêté

Fâcheux ennui : car hiver et été

N’ai vu que fraude, vice, haine et oppresse

Avec chagrin : et durant cette presse,

Plus mort, que vif au monde j’ai été. »

                        Le premier quintil rimant en aabba se présente comme d’un extrême pessimisme, notons que Marot a écrit ce rondeau à sa sortie de prison en 1526… On y lit un homme parlant à la première personne « en moi » (v.1), « j’ai été » (v.5). L’Auteur parle de lui, là apparaît dès le premier vers le désir de Marot de faire une œuvre d’Auteur. Peut-être cette incursion du ‘je’ est-elle à associer à la présence même de l’exergue qui se distinguait d’œuvres fixes et purement stylistiques. Marot écrit pour parler de lui, non pas pour parfaire

la Grande

Rhétorique

: « Trop plus qu’en autre, en moi s’est arrêté » (v.1).

            Il est à remarquer que ce premier couplet est très fortement marqué par l’ellipse, présente à trois voire quatre reprises, allant parfois jusqu’à un certain agrammatisme, pour la rime d’ « oppression » avec « presse » (v.4), elle devient « oppresse » (v.3).

« Trop plus qu’en autre, en moi s’est arrêté » (v.1), trop plus qu’en un autre… Marot se peint comme un martyre. Le ‘je’ du rondeau est rongé par une peine intérieure, il éprouve un « fâcheux ennui » (v.2) qui est un sens affaibli du « chagrin » (v.4), « cette presse » (v.4) à savoir du tourment. Le pessimisme est reflété par une profonde déception du ‘je’ en ce qui concerne le monde l’entourant. Le monde humain mais aussi le monde dans sa globalité. Les sentiments humains ne sont que fausseté «N’ai vu que fraude, haine, vice et oppresse » (v.3) et les saisons même ne changent rien à son tourment « été » (v.2) rime avec « arrêté » (v.1), comme si l’espoir d’un nouvel été, symbole de la vie épanouie, des fruits, n’était plus. Ni soutenu intérieurement, ni extérieurement, ce ‘je’ est seul, il s’en oublie même au vers 3 ou le ‘je n’ai vu’ n’est plus qu’un « n’ai vu ». Ce premier couplet présente donc Marot comme ‘cerné’ entre « hiver » (v.2) et « chagrin » (v.4), ne pouvant éviter la chute finale du vers 5 «Plus mort que vif au monde j’ai été ».

            L’ellipse pour nous obliger toujours à rétablir  mentalement ce que l’auteur passe sous silence, mais aussi et surtout parce qu’elle symbolise l’absence, le manque de quelque chose. Serait-ce là les prémisses du mal de Marot ?

« Mais le mien cœur (lors de vie absenté)

Commence à vivre, et revient à santé,

Et tout plaisir vers moi prend son adresse,

Trop plus qu’en autre. »

            Le dernier couplet du quintil s’achevait sur « Plus mort que vif au monde j’ai été » (v.5). Ce « vif », au sens de « vivant » était le seul symbole animé de la strophe, passé inaperçu car noyé dans une obscurité généralisée. Cependant, connaissant la forme ronde du poème, où chaque vers est lié à l’autre, on peut donc percevoir en cet adjectif l’annonce du thème du tercet qui suit. En effet, le premier vers, le sixième donc, commence par un afflux de vie dans ce qui est le plus représentatif « Mais le mien cœur ». Un cœur qui bat c’est un corps qui vit, et de facto, de par la rime quasi-équivoquée de « vie absenté » (v.6) à « revient à santé » (v.7), le lecteur est témoin d’une véritable renaissance. Marot devient un phœnix, qui passe des cendres du premier quintil à la vie « commence à vivre » (v.7).

            Le tercet, comme son nom l’indique est plus bref que le quintil et les ellipses « mais le mien cœur (lors de vie absenté) » (v.6), réduisant les vers à leurs lexèmes apporte une certaine vivacité. Grand travail sur le rythme, la forme même du rondeau illustre son contenu, ce rythme saccadé, ces mots sont chacun le soubresaut d’un cœur. On remarquera la forte récurrence du son ‘vi’ avec « vie » (v.6), « vivre » (v.7), « revient » (v.7).

            « Et tout plaisir vers moi prend son adresse » (v.8) est le premier vers dénué d’omission, grammaticalement, aucun mot ne semble manquer, le rythme s’apaise, le soubresaut du cœur se transforme en un battement régulier : Marot est revenu à la vie. Du pessimisme excessif des premiers vers, Marot bascule dans un optimisme débordant « tout plaisir » sans en omettre aucun, donc chaque plaisir est tourné vers lui. De par sa renaissance il est comme un aimant qui attire à lui toute chose positive. Le rentrement «Trop plus qu’en autre » change lui-même de sens, ce n’est plus trop plus qu’en un autre homme, mais trop plus qu’en un autre cœur. En ce sens, fidèlement à ce qu’écrivait Jacques Peletier, la strophe elle-même est bouclée puisque le rentrement reprend non seulement le premier hémistiche du premier quintil mais en plus celui du premiers vers du tercet avec l’accentuation sur « Mais le mien cœur ». Marot, qui souffrait d’une incommensurable peine dans le premier quintil subit un autre excès, celui de la vie qui déborde en lui mais ce n’est plus un fardeau. Le rentrement est passé d’un sens négatif à un sens positif. Lui aussi a gagné en vivacité.

                        La renaissance d’un homme s’étant orchestrée, quelle muse ranime la fureur et le lyrisme du poète ?

Car maintenant j’aperçois loyauté,

Je vois à l’œil Amour,  et féauté,

Je vois vertu, je vois pleine liesse.

Tout cela vois : voire mais en qui est-ce ?

C’est en vous seule, où gît toute beauté

Trop plus qu’en autre.

                        Le tercet laissait le lecteur sur une brusque évolution du ressenti de Marot, qui d’un monde ingrat découvrait un monde nouveau où tout plaisir vers lui était tourné. Cependant (et bien que l’on se réjouisse pour lui) l’on restait ignorant de la raison de cette subite renaissance.  Raison qui nous est illustrée dans le dernier quintil, bouclant la forme du rondeau, « maintenant » (v.10) tout trouve son dénouement, et pour preuve, le premier vers commence par la conjonction de coordination « car » (v.10) qui non seulement, comme son nom l’indique coordonne l’articulation du poème mais aussi se met en devoir de l’expliquer. Et c’est au onzième vers que la question trouve sa réponse : l’ « Amour » avec un ‘A’ majuscule. Marot, animé d’un sentiment sincère et pur fait recouvrir à son rondeau sa qualité de jeu amoureux comme le concevait la noblesse de l’époque.

            Au premier quintil Marot était aveuglé par une absence de valeurs, dans un monde obscur, il ne pouvait ouvrir les yeux sur aucun espoir, sa vue même avait une connotation négative « n’ai vu que » (v.3).  En réponse à la renaissance du tercet,  comme son cœur, les yeux de Marot s’ouvrent aussi à la vie, à la vue, avec le champ lexical « j’aperçois » (v.10), « je vois à l’œil » (v.11), « je vois » répété à trois fois. Comme un effet de miroir inversé, là où le premier quintil s’obscurcissait de « fraude, haine, vice et oppresse » (v.3), Marot voit désormais « loyauté », « féauté », « vertu » et « beauté ». Un véritable réseau d’antinomies se dessine : la fraude, au sens de tromperie est confrontée à la légalité de « loyauté » (v.10),  la haine, sentiment non chrétien trouve son opposé dans la foi de « féauté » (v.11), le vice est contrecarré par la « vertu » (v.12) morale. Ce tableau diptyque offre une vision plutôt manichéenne du monde, avec le triomphe de la lumière sur l’obscurantisme. Peut-être faut-il voir ici une allusion à l’évangélisme prôné par Marot…

            Comme nous l’avons vu précédemment, la présence du ‘je’ fait de ce rondeau une œuvre d’Auteur. L’Amour ressenti par Marot exalte ses sentiments, sentiments d’un homme mais aussi d’un poète. Il use de l’emphase «  Tout cela » (v.13), voit tout en grand. L’Amour rend l’homme poète et le rondeau témoigne d’un lyrisme certain. Cet Amour c’est la « Fureur », l’inspiration, Marot ne ressent plus ce « fâcheux ennui » (v.2), il écrit en « pleine liesse » (v.12), il est joyeux, use de calembours comme « Tout cela vois : voire mais en qui est-ce ? ».  Ses rimes deviennent riches en cet ultime quintil avec deux sons syllabiques en fin de vers « loyauté » et « féauté » aine que « liesse » et « qui est-ce ». La récurrence du ‘v’ donne un certain dynamisme…

            Marot n’est finalement pas à l’image du phœnix puisqu’il recouvre la vie grâce à la force des sentiments. Anne d’Alançon est celle qui lui permet de renaître, et pour cela, comme il glose lui-même son rondeau, il le lui dédie « A une Dame, pour la louer ». Au vers 12 Marot use du mot  vieilli « liesse » qui déjà au XVIème siècle n’a plus d’usage que dans le discours sérieux. C’est ainsi qu’il s’écarte du caractère assez ludique du rondeau, comme le « plaisir » (v.8) en témoignait pour montrer la solennité de ses dires, sur ce dernier quintil laudatif il ne s’agit pas de plaisanter.

            La question purement rhétorique « Tout cela vois : voire mais en qui-est-ce ? » (v.13) semble destiner à flatter l’égo de ladite dame. Notons que l’insistance de Marot sur la vue n’est pas simplement à valeur descriptive, il ne se contente pas de peindre le pâle portrait d’un être n’ayant que des attraits physiques, non, la pureté de l’âme semble ici se refléter dans la pureté du corps où « où gît toute beauté » (v.14). Le « gît » rappelle le thème de la mort et des cendres du premier quintil, bouclant ainsi le rondeau. Cette dame louée représente à elle seule cette myriade des valeurs d’une femme pure moralement, religieusement comme nous l’avons relevé avec le champ lexical des qualités. Le « C’est en vous seule » (v.14), avec le ‘vous’, prénom cataphorique tombant comme l’achèvement sublime du poème. On quitte le rondeau sur ce ‘vous’, qui raisonne comme un remerciement, et un dernier honneur. 

            Le rentrement qui tour à tour a illustré un homme, un cœur, est désormais un trop plus qu’en une autre femme. L’emphase est de rigueur pour parler d’une femme de si grande importance aux yeux de Marot. Et le rondeau se referme sur lui-même.

                        En conclusion ce rondeau laudatif, animé par la muse Amour alterne entre aigreur et douceur  et dépeint le retour à la vie d’un homme mais aussi d’un poète. Le rondeau n’est pas naïf, il ne faut confondre forme et fond, cette forme, légère pourtant, n’est pas contraire à l’essor de la poésie lyrique. On notera avec quelle adresse est travaillée la signification du rentrement qui évolue à chaque couplet, ce qui n’est pas sans laisser penser aux refrains de Voiture…

Posté par MelanieLP à 21:59:00 - ღ0ღ. LETTRES MODERNES - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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